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Une brève histoire du musée public

Le musée public est une invention récente. Avant la fin du XVIIe siècle, aucune collection n'avait pour vocation explicite de s'ouvrir à un large public sur une base régulière. Les formes qui ont précédé — trésors de temple, chambres d'apparat, cabinets princiers — relevaient d'une autre logique : celle du prestige, du sacré ou de la curiosité savante. La fresque qui suit retrace les grandes étapes de cette mutation.

Précédents antiques et médiévaux

Les temples grecs conservaient ex-voto, peintures et sculptures offerts aux dieux, accessibles lors des grandes fêtes religieuses sous le contrôle du clergé. La bibliothèque d'Alexandrie, fondée vers 280 avant notre ère sous Ptolémée Ier, allait plus loin : elle réunissait des centaines de milliers de rouleaux de papyrus ainsi que des instruments scientifiques et des spécimens naturels, constituant une proto-institution vouée à la connaissance.

Au Moyen Âge, les trésors d'église jouent un rôle analogue. L'abbaye royale de Saint-Denis conserve depuis le VIIe siècle reliques, vases liturgiques et insignes royaux. L'abbaye de Conques abrite la célèbre châsse de sainte Foy. À Vienne, le trésor impérial des Habsbourg réunit depuis le XIIIe siècle les insignes du Saint-Empire. La cathédrale d'Aix-la-Chapelle possède son propre trésor enrichi depuis Charlemagne. Ces collections sont impressionnantes, mais leur accès reste soumis aux occasions liturgiques et à la discrétion des chanoines : il n'existe pas encore de musée au sens moderne.

Les cabinets de curiosités de la Renaissance

Au XVIe et au XVIIe siècle, les cours européennes constituent des Wunderkammern où naturalia, artificialia et exotica se côtoient. L'empereur Rodolphe II accumule à Prague tableaux, instruments astronomiques et curiosités du monde entier. Les Médicis à Florence font des Offices, conçus par Giorgio Vasari à partir de 1560, un proto-musée : des savants étrangers y sont admis sur présentation de lettres de recommandation bien avant toute ouverture officielle. Les Habsbourg à Vienne et les rois danois à Copenhague constituent des studiolos tout aussi somptueux.

C'est dans ce contexte que le terme museum s'impose. Michele Mercati, médecin du pape Grégoire XIII, l'emploie vers 1580 pour désigner sa Metallotheca, une collection de minéraux au Vatican. À Naples, Ferrante Imperato publie en 1599 Dell'Historia Naturale, dont le frontispice illustre son cabinet : poissons séchés suspendus au plafond, minéraux et coquillages en tiroirs — l'une des premières représentations imprimées d'une collection ordonnée. Ces espaces restent pourtant des cercles fermés ; la collection sert la représentation princière, non l'éducation du public ordinaire.

L'Ashmolean en 1683

La rupture vient d'Oxford. L'Ashmolean Museum, ouvert en 1683 dans un bâtiment de Broad Street spécialement construit à cet effet, est généralement considéré comme le premier musée public du monde. Il doit son existence à deux hommes. John Tradescant le Jeune, jardinier royal, avait constitué avec son père une collection encyclopédique surnommée l'Arche de Tradescant : plantes, oiseaux, instruments et curiosités du monde entier. À sa mort, en 1662, la collection passa à l'antiquaire Elias Ashmole, qui l'augmenta de ses propres archives avant de la léguer à l'Université d'Oxford. Dès l'origine, l'entrée est gratuite et aucune restriction sociale n'est imposée aux visiteurs. Le bâtiment actuel, sur Beaumont Street, date de 1894, mais l'institution n'a pas interrompu sa mission depuis lors. Ce modèle — une université garante d'une collection ouverte sans condition de naissance — ne se diffuse cependant que lentement à travers l'Europe.

Le British Museum en 1759

Fondé en 1753 par acte du Parlement, le British Museum naît d'un geste testamentaire exceptionnel. Sir Hans Sloane, médecin irlandais, lègue à la nation quelque 71 000 objets — livres, manuscrits, monnaies, spécimens naturels, antiquités — à condition que le gouvernement verse 20 000 livres sterling à ses héritiers. Le Parlement accepte et ouvre le musée en janvier 1759 à Montagu House, dans le quartier de Bloomsbury. L'entrée est gratuite, mais soumise à inscription préalable. En 1852, les collections ayant débordé le vieux bâtiment, le musée s'installe dans l'édifice néoclassique que l'architecte Robert Smirke a conçu avec sa colonnade ionique monumentale. La gratuité est maintenue jusqu'à aujourd'hui. La salle de lecture circulaire, inaugurée en 1857 sous la coupole de fer et de verre, comptera Karl Marx parmi ses habitués : c'est là qu'il rédigea une grande partie du Capital. Le British Museum abrite aussi les Marbres d'Elgin, prélevés du Parthénon au début du XIXe siècle ; leur restitution à la Grèce reste l'un des débats les plus vifs de l'éthique muséale.

Le Louvre en 1793

La Révolution française transforme la question muséale en acte politique. Le 10 août 1793 — jour anniversaire de la chute de la monarchie — le Palais du Louvre ouvre au public sous le nom de Muséum central des Arts de la République. Trois jours par semaine, n'importe qui peut entrer gratuitement contempler ce qui était la collection royale. Les finalités sont explicitement républicaines : l'art appartient au peuple, sa contemplation élève le citoyen. La Joconde, la Vénus de Milo et la Victoire de Samothrace y figurent aujourd'hui parmi quelque 35 000 objets exposés — sur plus de 380 000 conservés en réserve. La pyramide de verre d'I.M. Pei, inaugurée en 1989 dans la cour Napoléon, a modernisé l'accès et fait elle-même l'objet de vifs débats avant d'être unanimement adoptée. Le Louvre reste l'un des musées les plus fréquentés au monde.

Le XIXe siècle et l'essor des musées nationaux

Le modèle louvrien se propage à travers l'Europe au rythme de la construction des États-nations. Le Prado de Madrid ouvre en 1819 : la collection royale espagnole y déploie Velázquez et Goya. La National Gallery de Londres est fondée en 1824 et s'installe sur Trafalgar Square dans l'édifice de William Wilkins en 1838. À Munich, l'Ancienne Pinacothèque ouvre en 1836 dans un bâtiment de Leo von Klenze. L'Ermitage de Saint-Pétersbourg ouvre officiellement au public en 1852. Le Rijksmuseum d'Amsterdam inaugure en 1885 dans l'édifice néogothique de P.J.H. Cuypers, accueillant La Ronde de nuit de Rembrandt et les intérieurs de Vermeer.

Ces institutions portent aussi le poids de l'époque coloniale. Les bronzes du Bénin, pillés lors du raid britannique de 1897, les marbres du Parthénon, le buste de Néfertiti emporté d'Égypte en 1912 : autant d'objets dont la conservation est aujourd'hui vigoureusement contestée. En 2022 et 2023, plusieurs institutions européennes ont rendu des bronzes du Bénin au Nigeria. Les marbres du Parthénon, eux, restent au British Museum malgré les demandes répétées d'Athènes.

Le modèle américain et le XXe siècle

Aux États-Unis émerge un modèle distinct. Le Metropolitan Museum of Art de New York (1870), le Museum of Fine Arts de Boston (1870) et l'Art Institute of Chicago (1879) ne se constituent pas à partir de collections royales mais d'un engagement philanthropique privé. Conseils d'administration, mécénat et droits d'entrée les distinguent structurellement de leurs homologues européens à financement public. Le Museum of Modern Art, fondé à New York en 1929 par Abby Aldrich Rockefeller et ses associées, invente le musée d'art moderne tel que nous le connaissons. En Europe, le Centre Pompidou, inauguré à Paris en 1977 sur les plans de Renzo Piano et Richard Rogers, renverse les conventions architecturales : ses conduits colorés et ses escalators en façade font de l'édifice une performance en soi. La Tate Modern de Londres, installée en 2000 dans l'ancienne centrale électrique de Bankside par Herzog et de Meuron, renouvelle l'idée de reconversion industrielle au service de l'art contemporain.

L'ouverture du Guggenheim Bilbao en 1997, dessiné par Frank Gehry avec ses panneaux de titane ondulants, marque un tournant décisif : la ville basque connaît une revitalisation économique directement liée au rayonnement du musée, phénomène que les urbanistes baptisent l'"effet Bilbao". Jamais les musées n'ont été aussi fréquentés ni aussi ambitieux — et jamais les débats sur leurs origines et leurs responsabilités n'ont été aussi vifs.

Les musées cités ici figurent sur la carte, où l'on peut tracer un itinéraire concret à travers quatre siècles d'histoire du musée public.